Le syndrome de Lazare - présentation
:: Articles :: #5 :: :: PDFIls avaient une vie ordinaire lorsqu’un événement est venu briser leur trajectoire d’existence. Accident, catastrophe, agression, guerre. Sur le coup quelque chose en eux s’est brisé. Il arrive même qu’au début personne n’ait remarqué cette blessure intime.
Puis il y a le regard des autres, la curiosité, la suspicion, le jugement moral. Il y a aussi la crainte du dehors, le tremblement continu de se sentir en danger partout. A la fin de ce chemin de peur et d’abandon, il y a parfois l’exclusion.
Pourquoi une personne qui a vécu un traumatisme psychique devient-elle parfois, au terme de son parcours, un paria ?
La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Il peut sembler que la vie se déroule selon un ordre naturel. Nous sommes pris dans le quotidien des tâches à accomplir, la répétition des activités courantes, la routine des évènements qui se suivent. Nous pensons que notre existence se construit comme une succession de tranches de vies où les évènements s’enchaînent selon une logique déjà prête.
Chaque personne élabore un système psychologique qui la prépare à ce qui va advenir. La pensée se construit dans le registre de l’anticipation, cette capacité à prévoir les enchaînements de l’existence pour s’y adapter. Il y a eu hier, il y a aujourd’hui et il y aura demain. Les incertitudes existent ; mais que les faits attendus se produisent ou non, ils restent du domaine de ceux auxquels on peut être préparé.
Mais est-on capable de toujours voir ce vers quoi on va ? Un rescapé des camps de concentration écrivait : « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » 1
Des évènements peuvent surgir, imprévus, hors du commun. Il se produit alors une transformation singulière de celui qui l’a vécu. Après coup on dira qu’il s’agit d’un « traumatisme psychique ». La trajectoire de sa vie s’en trouve radicalement bouleversée. Le parcours jusque là balisé de sa vie familiale et professionnelle prend une orientation différente. Ses proches le disent changé. « Il n’est plus comme avant… ce n’est plus le même ». Or le paradoxe de ce drame est là : c’est la même personne… Mais les autres le voient différent parce que lui-même ne voit plus le monde de la même manière. Outre un certain nombre de manifestations spécifiques comme les cauchemars, il y a un ébranlement de la personne et de sa représentation du monde. Les sujets traumatisés n’ont pas changé. Ils sont hantés par leurs souvenirs et doivent en même temps avancer dans un monde qui n’est plus le même, qui est maintenant sans sécurité : ils savent que tout est possible…
Certains sont poussés vers le rejet et l’isolement social, d’autres se tournent vers l’impératif de commémoration et de témoignage. La difficulté est, pour beaucoup d’entre eux, le temps du retour, le temps de l’après traumatisme, lorsqu’il s’agit de retrouver sa place dans la communauté des hommes et reprendre son élan dans la course de sa vie.
Cet ouvrage (à paraître 2006) décrit ces transformations, accompagnées de réflexions qui peuvent éclairer autant ceux qui ont traversé ces expériences que ceux qui sont à côté d’eux, au travail ou en famille.
L’individu victime d’un traumatisme psychologique est une personne socialement en danger. C’est une dimension qui n’apparaît pas immédiatement mais qui se précise progressivement dans les semaines puis les mois qui suivent. Les conséquences familiales, professionnelles et sociales cumulées le placent sur une pente évolutive qui peut être celle de l’exclusion.
Harcelé par les manifestations symptomatiques du syndrome de répétition, sa première réaction est marquée par une tendance au repli et à l’isolement. Il évite la rue, il évite la foule, et encore même au domicile il ne se sent pas en sécurité. Inhibé, il tend à abandonner ses activités courantes et à dépendre étroitement de son proche entourage. L’extension des manifestations phobiques et l’installation d’une symptomatologie dépressive entravent son retour à une vie normale. Ces difficultés sont accentuées en cas de blessure physique associée : les déficits sensoriels (par exemple s’il y a eu un blast), l’inhibition intellectuelle post commotionnelle, organisés ou non en syndrome subjectif des traumatisés crâniens, s’associent pour diminuer les ressources psychiques nécessaires au difficile travail de réadaptation.
Si l’événement traumatique a été médiatisé, il est devenu la proie d’une catégorie de journalistes peu scrupuleux à respecter sa vie privée et son intimité, le sollicitent ou sollicitent son entourage pour recueillir ses confidences, et il est fréquent qu’il regrette à distance les mots lâchés maladroitement dans ces moments de bouleversement.
Au plan familial, ses rapports avec les autres membres de la famille sont modifiés. Auparavant il était un conjoint ou un parent rassurant et protecteur ; il est devenu une personne craintive et inhibée. La réponse de l’entourage à ce changement est variable, oscillant entre des attitudes de surprotection et un mouvement de rejet, et c’est pourquoi il est important de pouvoir rencontrer la famille pour la préparer à gérer ces difficultés qui peuvent se prolonger dans le temps.
Au plan professionnel, il n’est pas rare d’observer des attitudes de rejet et d’exclusion. Absent sur une période plus ou moins longues selon la durée des congés immédiats, il a été temporairement remplacé. A son retour, il ne retrouve pas toujours son poste ou ses prérogatives. Il est fatigable au travail et n’a plus les mêmes performances. Si le traumatisme était lié à des risques inhérents à son activité professionnelle, des attitudes de reproche ou de soupçon de la part de ses camarades ou de ses employeurs peuvent s’ajouter, à quoi la victime répond par des réactions sensitives et une susceptibilité à fleur de peau. On lui reproche ses manières caractérielles, ses amis s’éloignent. Il n’est pas rare qu’au terme de plusieurs mois de difficultés répétées, épuisé par des querelles et des revendications, il démissionne sans pour autant être lui-même soulagé, au contraire.
Si il divorce, a été licencié, demande une invalidité, fait valoir des droits à réparation, il entre aussi dans le temps des recours administratifs et judiciaires. Entre les assurances, les employeurs, les organismes de crédit, les services de l’Etat, les démarches lui paraissent interminables tellement les procédures sont fractionnées et répétées. Qui va payer ? Où déposer une demande ? Combien d’experts à voir ? Les administrations sont tatillonnes, se renvoient l’une à l’autre les responsabilités. Chacun dit le droit dans le sens qui lui est le plus favorable, au détriment de celui qui est dans l’urgence d’une aide… et la durée moyenne de procédure d’une demande de pension dure entre 5 et 10 ans. A terme, par une accumulation d’influences réciproques, la victime peut tout perdre : sa famille, son emploi, sa situation sociale.
Il y a là une série d’actions à mener et à entreprendre tôt, associant les médecins, les assistantes sociales, les organismes associatifs d’aide aux victimes. Ce qui au plan social soutien le plus un sujet, dans les suites immédiates comme dans les suites différées d’un traumatisme, c’est l’expression de la solidarité et de la reconnaissance du groupe auquel il appartient.
P.C.
1) David Rousset. L’univers concentrationnaire. Editions de Minuit. Paris 1965.

