Avant, il vivait sans se poser de questions. Maintenant il est psychologiquement paralysé par des interrogations stériles sur le sens de la vie. Il sait qu’il peut la perdre. Cette idée le brûle, il en tremble encore. Le bouleversement se prolonge et il ne parvient pas à reprendre sa vie comme elle était avant. Ses centres d’intérêts se sont effacés. Il avait des loisirs, il les abandonne. Il avait des amis, il les évite. Il aimait lire les journaux, suivre l’information à la radio ou à la télévision, il se met à l’écart du monde. Tout événement qui rappelle de près ou de loin ce qu’il a vécu fait surgir les réminiscences traumatiques. Il essaie de filtrer les stimuli qui parviennent de l’extérieur. Il s’installe dans une anesthésie progressive. Il devient de plus en plus indifférent au monde qui continue à tourner autour de lui.
De l’autre côté se tient son entourage. Eux aussi ont traversé quelque chose. Ils ont eu peur. Ils ont eu peur de perdre un être cher. Ils ont anticipé sa disparition, ils s’étaient préparés au deuil. Ils se sont organisés, prêts à faire face au pire.

Alors, au moment des retrouvailles, les décalages s’opèrent en série :
– il se cache, ne veut pas se montrer : on le cherche et on l’expose. Les médias le traquent, les curieux le guettent ;
– il éprouve un malaise persistant : on lui répond qu’il devrait se sentir heureux et soulagé de s’en être sorti ;
– il s’agrippe : on le traite comme un enfant, on le morigène ou bien on le couve ;
– il s’isole : on lui impose des distractions, on le stimule maladroitement ;
– il parle : on ne l’écoute pas. Il découvre que le récit de son histoire éveille des souvenirs traumatiques autour de lui. Il est parfois poussé à se taire ;
– il se tait : on le questionne ;
– il a changé, il abandonne ses centres d’intérêt : on le lui reproche, on critique son indifférence aux choses ;
– il insiste pour reprendre sa place au travail : on lui fait remarquer ses inaptitudes, sa faiblesse, sa fragilité, on le pousse vers une « voie de garage », le congé maladie, le statut de victime et la pension d’invalidité ;
– il demande une réparation des préjudices subis : on l’engage dans un labyrinthe de démarches administratives. Dossiers, commissions, expertises et contre-expertises, il se sent comme un pion jeté dans un jeu de hasard sans humanité. Ses interlocuteurs au téléphone sont tranchants et froids. Ses courriers restent lettre morte. Ce sont toujours les mêmes réponses : « On vous comprend », « On n’y peut rien », « C’est comme ça », « Il faut être patient » ;
– l’amertume le gagne, il s’aigrit : on lui reproche son caractère, on le rejette ; – il s’emporte : ses proches s’éloignent. Il montre sa légitime colère : on le fuit, il se retrouve seul ;
– il rumine son malheur : on lui fait maintenant comprendre que c’est de sa faute.
La pire réponse qui peut lui être faite : c’est de sa faute…
Au final, il est comme confondu avec l’événement qu’il a subi. Il n’est plus que ça. Il n’est reconnu que sous le vocable de « la victime », « celui qui a vécu telle histoire », « celui qui a réchappé à tel accident », « l’ex-otage », « l’ancien combattant »… Oublié celui qu’il était avant, celui qui aimait sa vie, apprécié de son patron et de ses camarades de travail, aimé de sa famille et de ses amis. Oubliées ses qualités. Oubliés les services rendus aux autres. On le décrit comme un ours qui ne parle plus à personne ou qui passe son temps à harceler l’administration. C’est vrai qu’il a crié, qu’il s’est repris au sortir de son traumatisme, qu’il s’est battu longuement pour essayer de faire valoir ses droits. Mais un mur invisible s’est lentement dressé entre lui et les autres. Un mur construit à plusieurs mains : celles du sujet traumatisé qui essaye de se protéger de la reviviscence traumatique et celles, nombreuses et anonymes, d’un monde environnant qui l’isole dans son statut de malheur et qui le laisse se noyer dans sa dérive sociale.

P.C.